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| MV Liemba dans le port de Kigoma |
Un des objectifs que je m’étais fixé dans le
cadre de ce voyage était d’être là où je suis actuellement, à savoir à bord du MV Liemba. Ce ferry est devenu un bateau
de légende, et il aurait été dommage de faire le tour des Grands Lacs sans avoir
voyagé à bord. Voilà qui est fait.
Le MV
Liemba est le plus ancien ferry à passagers encore en service sur la
planète. Sa construction fut effectuée par les chantiers navals allemands Meyer
Werft à Papenburg, en 1913, à l’époque où la Tanzanie faisait partie de l’Afrique-Orientale
allemande. Le navire fut démonté, entreposé dans 5 000 caisses en bois et
expédié vers la côte est africaine.
Après être arrivées à Dar es-Salaam, les
caisses furent transportées d’abord par chemin de fer et ensuite à dos d’homme jusqu’à
Kigoma. Le navire fut alors reconstruit et lancé en 1915 sous le nom de Graf von Götzen (du nom du premier
gouverneur de l’Afrique-Orientale allemande) comme navire de guerre durant la
Première Guerre mondiale, avant d’être sérieusement endommagé par un
bombardement belge quelques mois plus tard. Pour éviter sa prise par les
Alliés, il fut sabordé au fond du lac Tanganyika par son commandant allemand.
Le sabordement du navire a inspiré le roman de C.S. Forester, The
African Queen, adapté par le film éponyme de 1951 (L’Odyssée de l’African Queen en
français), avec dans les rôles principaux Humphrey Bogart et Katharine Hepburn,
un film que j’ai dû voir une demi-douzaine de fois. À l’instar du Graf von Götzen, le bateau de guerre
allemand dans le film finit lui aussi au fond du lac Tanganyika, mais de façon
plus romancée et à la suite d’une collision avec l’épave de l’African Queen.
Le bateau fut renfloué par les Anglais en
1924. Ils constatèrent que les moteurs et les chaudières étaient encore
utilisables. Le bateau fut donc remis en service en 1927 — et rebaptisé MV Liemba — pour faciliter le transport
de passagers et de marchandises autour du lac dans le nouveau protectorat
britannique du Tanganyika.
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| Cabine de 1er classe |
Aujourd’hui, il est la propriété de la Tanzania Railways Corporation et fait
deux allers-retours par mois entre les ports de Kigoma en Tanzanie et Mpulungu
en Zambie. Il est équipé de quelques cabines de 1res classes (mon
choix pour ce voyage de trois jours) pourvues de deux couchettes, de cabines de
2de classe avec quatre couchettes sous les 1res classes
et d’une 3e classe presque à fond de cale avec de simples sièges.
Les deux villes portuaires ainsi que le village de Kasanga
sont équipés de ports, mais pour les autres arrêts le long de la côte, le
transbordement des passagers et des marchandises doit s’effectuer à l’aide de petites
embarcations sur ce lac qui est le plus long au monde (660 km) et le
deuxième plus profond (1450 mètres) après le lac Baïkal. Et ce transbordement, de
jour comme de nuit, par temps calme ou agité, est tout un spectacle qui se
répète de village en village.
Le ferry annonce tout d’abord son arrivée par le long appel
strident de sa sirène. Il jette l’ancre au large d’un village de la côte dont
la distance peut varier entre 200 mètres et deux kilomètres dépendamment de la
profondeur. De là, des embarcations à moteurs ou à rames partent à l’abordage
du ferry. On se croirait de retour au début du 18e siècle, en plein
âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes et dans l’Océan indien.
À quelques encablures, des filins et des cordages sont
lancés sur le pont du navire et rapidement récupérés par des passagers et des
membres d’équipage. Les embarcations sont amarrées de chaque côté du navire, à
l’avant comme à l’arrière, et des hommes montent rapidement à l’abordage à la
force des bras et en s’accrochant l’aide
de leurs pieds nus à la moindre aspérité
de la coque en métal.
En quelques secondes, ils envahissent tous les ponts,
bousculant au passage les passagers encore tout ébahis par la rapidité de
l’opération. Les embarcations amarrées à la proue se chargent de débarquer et
d’embarquer les marchandises, alors que celles qui sont amarrées à la poupe
réalisent le transbordement des passagers.
C’est un travail d’hommes. Les femmes comme les enfants
sont saisis manu militari et balancés plus que déposés sur les embarcations en
contre-bas. L’embarquement se fait tout aussi brutalement au milieu des cris et
des pleurs. Sitôt sur les embarcations, les femmes récupèrent leurs
progénitures qu’elles tentent de protéger en s’asseyant tant bien que mal au
milieu des bagages pendant que les hommes finissent leur travail de débardeur.
En moins de cinq minutes, tout est terminé en ce qui
concerne les passagers. Ça prend beaucoup plus de temps pour les marchandises
qui vont du poisson séché aux ananas en passant par la farine et autres denrées
de première nécessité gracieusement offertes par la communauté internationale.
Les poulets, autres volailles et nourritures sur pattes empruntent le même
chemin que les passagers.
Puis l’agitation fait peu à peu place au calme. Quelques
petites pirogues de pêcheurs s’approchent encore pour tenter de vendre les
prises récentes. Les points d’amarrages sont décrochés du bastingage. Les
dernières embarcations retournent vers le rivage. La sirène retentit à deux
reprises. L’ancre est levée. Le MV Liemba peut alors s’éloigner en prenant
lentement de la vitesse. La même opération se répétera quelques heures plus
tard.
J’ai rencontré Joel Galaga, l’administrateur de la
société d’État qui gère le ferry. Il est sous la pression constante de
politiciens locaux pour augmenter le nombre d’arrêts le long de la côte, alors
qu’actuellement le maintien de ce service est déjà un gouffre financier en
raison des coûts d’opération. Et c’est le seul ferry circulant sur le lac du
côté tanzanien. ![]() |
| Quai de Kasanga |
Un arrêt de ce lien commercial perturberait sérieusement l’économie
et la survie des villages côtiers. Il n’est pas très optimiste sur la viabilité
à long terme du MV Liemba. Il pense
qu’une route sera probablement construite d’ici quelque temps le long du lac,
comme c’est le cas pour beaucoup des autres Grands Lacs, et que ce ferry
légendaire sera amené à disparaitre.
Si c’est le cas, et si l’on me demandait mon avis, je
pense qu’on devrait le couler là où il fut autrefois sabordé par les Allemands,
mais pas avant d’avoir pris soin au préalable de le baptiser du nom d’African Queen.

























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