Saturday, August 25, 2018

23 - MV Liemba

MV Liemba dans le port de Kigoma

Un des objectifs que je m’étais fixé dans le cadre de ce voyage était d’être là où je suis actuellement, à savoir à bord du MV Liemba. Ce ferry est devenu un bateau de légende, et il aurait été dommage de faire le tour des Grands Lacs sans avoir voyagé à bord. Voilà qui est fait.

Le MV Liemba est le plus ancien ferry à passagers encore en service sur la planète. Sa construction fut effectuée par les chantiers navals allemands Meyer Werft à Papenburg, en 1913, à l’époque où la Tanzanie faisait partie de l’Afrique-Orientale allemande. Le navire fut démonté, entreposé dans 5 000 caisses en bois et expédié vers la côte est africaine.

Après être arrivées à Dar es-Salaam, les caisses furent transportées d’abord par chemin de fer et ensuite à dos d’homme jusqu’à Kigoma. Le navire fut alors reconstruit et lancé en 1915 sous le nom de Graf von Götzen (du nom du premier gouverneur de l’Afrique-Orientale allemande) comme navire de guerre durant la Première Guerre mondiale, avant d’être sérieusement endommagé par un bombardement belge quelques mois plus tard. Pour éviter sa prise par les Alliés, il fut sabordé au fond du lac Tanganyika par son commandant allemand.

Le sabordement du navire a inspiré le roman de C.S. Forester, The African Queen, adapté par le film éponyme de 1951 (L’Odyssée de l’African Queen en français), avec dans les rôles principaux Humphrey Bogart et Katharine Hepburn, un film que j’ai dû voir une demi-douzaine de fois. À l’instar du Graf von Götzen, le bateau de guerre allemand dans le film finit lui aussi au fond du lac Tanganyika, mais de façon plus romancée et à la suite d’une collision avec l’épave de l’African Queen.

Le bateau fut renfloué par les Anglais en 1924. Ils constatèrent que les moteurs et les chaudières étaient encore utilisables. Le bateau fut donc remis en service en 1927 — et rebaptisé MV Liemba — pour faciliter le transport de passagers et de marchandises autour du lac dans le nouveau protectorat britannique du Tanganyika.

Cabine de 1er classe
Aujourd’hui, il est la propriété de la Tanzania Railways Corporation et fait deux allers-retours par mois entre les ports de Kigoma en Tanzanie et Mpulungu en Zambie. Il est équipé de quelques cabines de 1res classes (mon choix pour ce voyage de trois jours) pourvues de deux couchettes, de cabines de 2de classe avec quatre couchettes sous les 1res classes et d’une 3e classe presque à fond de cale avec de simples sièges.

Les deux villes portuaires ainsi que le village de Kasanga sont équipés de ports, mais pour les autres arrêts le long de la côte, le transbordement des passagers et des marchandises doit s’effectuer à l’aide de petites embarcations sur ce lac qui est le plus long au monde (660 km) et le deuxième plus profond (1450 mètres) après le lac Baïkal. Et ce transbordement, de jour comme de nuit, par temps calme ou agité, est tout un spectacle qui se répète de village en village.

Le ferry annonce tout d’abord son arrivée par le long appel strident de sa sirène. Il jette l’ancre au large d’un village de la côte dont la distance peut varier entre 200 mètres et deux kilomètres dépendamment de la profondeur. De là, des embarcations à moteurs ou à rames partent à l’abordage du ferry. On se croirait de retour au début du 18e siècle, en plein âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes et dans l’Océan indien.

À quelques encablures, des filins et des cordages sont lancés sur le pont du navire et rapidement récupérés par des passagers et des membres d’équipage. Les embarcations sont amarrées de chaque côté du navire, à l’avant comme à l’arrière, et des hommes montent rapidement à l’abordage à la force des bras et en s’accrochant l’aide de leurs pieds nus à la moindre aspérité de la coque en métal.

En quelques secondes, ils envahissent tous les ponts, bousculant au passage les passagers encore tout ébahis par la rapidité de l’opération. Les embarcations amarrées à la proue se chargent de débarquer et d’embarquer les marchandises, alors que celles qui sont amarrées à la poupe réalisent le transbordement des passagers.

C’est un travail d’hommes. Les femmes comme les enfants sont saisis manu militari et balancés plus que déposés sur les embarcations en contre-bas. L’embarquement se fait tout aussi brutalement au milieu des cris et des pleurs. Sitôt sur les embarcations, les femmes récupèrent leurs progénitures qu’elles tentent de protéger en s’asseyant tant bien que mal au milieu des bagages pendant que les hommes finissent leur travail de débardeur.

En moins de cinq minutes, tout est terminé en ce qui concerne les passagers. Ça prend beaucoup plus de temps pour les marchandises qui vont du poisson séché aux ananas en passant par la farine et autres denrées de première nécessité gracieusement offertes par la communauté internationale. Les poulets, autres volailles et nourritures sur pattes empruntent le même chemin que les passagers.

Puis l’agitation fait peu à peu place au calme. Quelques petites pirogues de pêcheurs s’approchent encore pour tenter de vendre les prises récentes. Les points d’amarrages sont décrochés du bastingage. Les dernières embarcations retournent vers le rivage. La sirène retentit à deux reprises. L’ancre est levée. Le MV Liemba peut alors s’éloigner en prenant lentement de la vitesse. La même opération se répétera quelques heures plus tard.

J’ai rencontré Joel Galaga, l’administrateur de la société d’État qui gère le ferry. Il est sous la pression constante de politiciens locaux pour augmenter le nombre d’arrêts le long de la côte, alors qu’actuellement le maintien de ce service est déjà un gouffre financier en raison des coûts d’opération. Et c’est le seul ferry circulant sur le lac du côté tanzanien.

Quai de Kasanga
Un arrêt de ce lien commercial perturberait sérieusement l’économie et la survie des villages côtiers. Il n’est pas très optimiste sur la viabilité à long terme du MV Liemba. Il pense qu’une route sera probablement construite d’ici quelque temps le long du lac, comme c’est le cas pour beaucoup des autres Grands Lacs, et que ce ferry légendaire sera amené à disparaitre.

Si c’est le cas, et si l’on me demandait mon avis, je pense qu’on devrait le couler là où il fut autrefois sabordé par les Allemands, mais pas avant d’avoir pris soin au préalable de le baptiser du nom d’African Queen.



















No comments:

Post a Comment