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| Centre-ville |
J’ai été hébergé à quelques dizaines de
mètres de la frontière congolaise par un Congolais qui franchit cette frontière
quotidiennement pour aller travailler à Goma ou pour passer la fin de semaine
avec sa fiancée. Les préparatifs du mariage vont bon train et il devrait être
célébré d’ici quelques semaines.
Il n’est pas le seul à faire le va-et-vient
entre les deux pays. Bien que le calme soit revenu au Rwanda depuis de nombreuses années, la situation est demeurée très instable du
côté congolais, surtout dans cette région du lac Kivu. C’est une région riche
en matières premières et les conflits y sont endémiques depuis des décennies,
alimentés par les intérêts des grandes puissances relayés par ceux des
potentats locaux. Depuis peu, la Chine et l’Inde se sont jointes à cette chasse au trésor. Le président du premier et le Premier
ministre du second viennent tout juste de terminer une tournée des capitales de
l’Afrique de l’Est. Les voies ferrées que les Chinois construisent depuis le
Kenya et la Tanzanie visent notamment à acheminer les minerais et autres
denrées rares de cette région vers les ports de la côte et de là vers la Chine.
Les prix sont moins élevés de ce côté-ci de
la frontière. Nombreux sont donc les Congolais à posséder un pied-à-terre au
Rwanda et à continuer à travailler dans leur pays. Le prix de location de la
maison où je demeure est de 300 € par mois. Une maison semblable ne se
trouve pas à moins de 1000 € à Goma.
Depuis l’espace, rien ne distingue la ville
de Gisenyi de celle de Goma. Il avait bien été question autrefois de créer un no man’s land entre les deux pays, mais
les conflits à répétition ont fait avorter le projet. Une extension de Goma
s’est donc bâtie au cours des ans et a fini par rejoindre la ville de Gisenyi
au Rwanda. Les rues traversent la frontière de part et d’autre. Des postes
militaires sont installés ici et là, interdisant le passage aux touristes, mais
laissant passer les membres de familles divisés par une nationalité, mais qui
sont souvent de la même ethnie. La lingua franca ici est davantage le swahili
que le français (langue d’enseignement au Congo) ou l’anglais (langue
d’enseignement au Rwanda).
Comme au Congo, il n’y a pas encore si
longtemps, le français était la langue d’enseignement du Rwanda, mais, en 2008,
les enseignants se sont réveillés avec une très grosse surprise. Un décret
gouvernemental stipulait que tous les enseignants devaient dorénavant éduquer leurs
élèves en anglais. La raison officielle invoquée d’abandonner le français au
profit de l’anglais était d’ordre économique au prétexte que le Rwanda est
entouré de pays anglophone. Mais la raison officieuse que plusieurs avancent
était plus due au refroidissement des relations avec la France entourant les
événements du génocide de 1994.
Aujourd’hui, le français est donc sur le
point de disparaître de ce pays. Il est à l’image de cet affichage commerciale sur
les murs défraichis des vieilles boutiques. Il en reste quelques rudiments
par-ci par-là, un mot d’une couleur altérée par le temps que l’on devine, mais
les nouvelles boutiques n’affichent plus qu’en anglais. Même les bureaux
administratifs n’affichent qu’en anglais et en kinyarwanda, la langue parlée
par la totalité de la population, une langue également parlée au Burundi, dans une
partie du Congo, de l’Ouganda et de la Tanzanie.
Les personnes les plus âgées et éduquées
parlent encore le français couramment, mais les jeunes ne conversent plus avec
les étrangers qu’en anglais. Certains résistent, comme Jean-Claude que j’ai
rencontré dans un café à la mode de Kigali. Je l’entendais converser dans un
excellent français au téléphone. Étant relativement jeune, je lui ai demandé
pourquoi il maitrisait si bien le français. Il avait été élevé dans une famille
qui ne lui parlait qu’en français et il avait lui-même décidé avec sa femme
francophone d’envoyer leurs enfants dans une école privée française. Mais il
était bien conscient que ses enfants ne seraient pas en mesure de poursuivre
des études supérieures dans la même langue et qu’ils devraient s’exiler dans un
pays francophone en Afrique, en Europe ou au Canada.
Puisqu’il est question ici de Francophonie,
voici l’extrait d’un message que j’ai reçu le jour même de mon arrivée au
Rwanda d’un ami montréalais qui ignorait alors que je voyageais en Afrique de
l’Est. Étrange coïncidence.
« Je ne veux pas repartir le débat sur la
francophonie — je suis l’un des rares qui s’y intéressent de toute façon — mais
j’ai envie de hurler quand je vois le président Macron solliciter, puis
adouber, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda comme candidate de la
France à la direction de l’OIF. Voilà une femme qui s’est félicitée à maintes
reprises de l’éradication du français comme langue d’enseignement au Rwanda au
profit de l’anglais. Voilà maintenant qu’elle est désignée pour diriger l’organisation
qui assure la promotion du français à l’échelle internationale. On croit rêver !
Et tout ça avec l’appui de la France ! Si cela n’est pas une insulte faite à
tous ceux et celles qui, en France comme ailleurs, se battent pour le français
je ne sais pas ce que sait. Une chose est sûre : cette décision vient en
parfaite contradiction avec le discours prononcé par Macron (sur la
Francophonie) le 20 mars dernier. Je voudrais bien changer ma vision des
choses, du moins ma vision d’une certaine politique française, mais il faut
admettre que cela est quasiment impossible. »
J’ai assisté à une cérémonie traditionnelle
rwandaise qui consistait pour la famille de la future mariée à présenter la dot
de la fiancée à la famille du futur marié. J’avais été invité par Adili chez
qui je loge. Trois cents convives triés sur le volet et appartenant à des
familles rwandaises aisées étaient rassemblés sous un immense chapiteau dressé
au bord du lac Kivu. Ce fut interminable. Entre un spectacle de danse, quelques
chansons interprétées par des vedettes nationales, et les palabres d’un
représentant d’une famille auquel répondaient les palabres d’un représentant de
l’autre famille, je n’en voyais pas la fin. Et j’avais faim.
Nous étions arrivés à 14 heures et, à la nuit tombée, les deux tourtereaux venaient tout juste de faire leur apparition. La mademoiselle rwandaise a donc accompagné son damoiseau sénégalais sur une estrade spécialement aménagée. Et le spectacle s’est poursuivi. L’orage a éclaté. Les chanteurs et danseurs, trempés jusqu’aux os, continuaient néanmoins à se produire… avec le sourire. Je n’avais plus seulement faim, j’avais froid. Je suis parti entre deux averses.
Les paysages montagneux du pays des mille
collines sont magnifiques. Et les lacs accentuent encore davantage cette carte
postale suisse. Je suis donc allé effectuer une randonnée d’une journée en
partant du lac Kivu et en remontant une des nombreuses collines qui le borde.
La couleur sable et ocrée des maisons traditionnelles se fond dans la couleur
de la terre à partir de laquelle les briques et les tuiles sont fabriquées. Ce
n’est malheureusement plus le cas des nouvelles maisons bâties avec des
matériaux industriels. Les tôles ondulées remplacent les tuiles, et les toitures
se distinguent nettement à travers les montagnes. Elles reflètent le soleil et projettent
à des kilomètres à la ronde des éclats lumineux qui polluent visuellement ce
magnifique paysage. Il n’y manque plus que les éoliennes. Ça ne saurait tarder.








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