Thursday, June 28, 2018

06 - Mombasa


Mombasa : ville de sel et d’épices, de rêves et de batailles, de poésie et d’histoires maritimes, et de vagues de négociants venus de terres lointaines. « Elle ne révèle pas le grand secret qu’elle détient », a écrit le poète swahili Muyaka à propos de sa ville natale. « Même ceux qui sont bien informés ne la comprennent pas. »

En effet, la ville surnommée en swahili « l’île de la guerre » a plusieurs facettes. Il s’y murmure des chants qui s’accrochent aux pierres d’un temple jaïn, la passion extatique de l’appel à la prière, le reflet bleuté d’une vague venant mourir sur le sable, et la vue de boutres à destination de Zanzibar qui glissent sur les flots avant de disparaitre à l’horizon. Ce sont des rangées de boutiques de plantes médicinales, des vaches qui sommeillent à l’extérieur de salons de coiffure afro, des hirondelles qui passent en rase-motte au-dessus des dépôts d’ordures à ciel ouvert, et des bâtiments tellement brulés par le soleil que leurs façades partent en lambeaux comme la peau des touristes fraichement débarqués.

Mombasa a plus en commun avec Dakar ou Dar es-Salaam qu’avec Nairobi ; son mélange d’Inde, d’Arabie et d’Afrique peut être enivrant. Mais elle est également crasseuse avec de profondes tensions ethniques et des problèmes de sécurité qui menacent de faire sauter la marmite à chaque instant. Mais qu’attendre d’un des plus grands ports d’Afrique ? Les quais attirent toujours les aventuriers, et ceux qui passent à Mombasa viennent du monde entier. Peut-être est-il préférable de laisser les Swahilis raconter eux-mêmes leur ville avec un vieux poème : « Mombasa est célèbre, mais ses eaux sont dangereusement profondes. Méfiez-vous ! »

J’aurai l’occasion d’y revenir après mon second passage dans moins d’une semaine.

Wednesday, June 27, 2018

05 - Tenga


« Je suis Bouriate ». C’est la première chose que Bairma m’a dite après les salutations d’usage et au moment de me conduire à ma chambre. Début de la quarantaine, très enveloppée, un visage grassouillet avec le nez écrasé, les pommettes saillantes et un sourire plus qu’accueillant. J’avais hésité sur l’origine entre la Corée et la Mongolie.

Bouriate ! Je n’étais pas tombé loin. Je lui ai demandé si par hasard elle ne serait pas de Oulan-Oude. Son sourire s’est figé. Elle a semblé complètement décontenancée.

– Je suis effectivement de Oulan-Oude, m’a-t-elle confirmé. Vous connaissez Oulan-Oude ? Personne ne connait la Bouriatie et encore moins Oulan-Oude.

– J’ai traversé la Bouriatie, lui ai-je répondu, et j’ai séjourné quelques jours à Oulan-Oude au milieu des années deux mille, mais pas assez longtemps pour bien connaître la ville. Par contre, je me souviens très bien de la cathédrale orthodoxe délabrée et de l’énorme tête de Lénine qui trônait au milieu de la place principale.

Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Son mari tanzanien nous a rejoints et nous sommes partis ensemble visiter le centre-ville en voiture. Je leur ai demandé de me laisser près du port et après avoir fait un petit tour de l’ancien quartier colonial je suis rentré retrouver la famille Mkanga et la très jolie maison qu’ils occupent depuis qu’ils sont arrivés de Turquie. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, mariés et où leur fils était né.

Omelette, frites et brochettes : 1.50 €
Son mari étant retourné en ville, Bairma m’a raconté une partie de sa vie. Fille d’un officier très haut gradé de l’armée soviétique, elle et sa mère ont suivi ce militaire de carrière tour à tour stationné dans l’ex RDA et en Pologne. Après l’effondrement de l’URSS, son père a très mal supporté les bouleversements survenus au sein de la société russe. Des tensions sont apparues au sein du couple et Bairma s’est éloignée de ses parents pour devenir une délinquante très redoutée au début de son adolescence.

Heureusement, les problèmes familiaux ont fini par rentrer dans l’ordre et Bairma dans le droit chemin. Mais elle ne voyait aucun débouché possible dans cette société russe en pleine transformation. Elle a donc décidé de partir à Istamboul poursuivre ses études et effectuer un doctorat en sciences sociales. Elle parlait le bouriate à la maison, le russe à l’école et avec ses camarades. Elle a appris le turc en arrivant à Istamboul, et par la suite l’allemand et l’anglais pour poursuivre ses études de doctorat. De plus, depuis son arrivée en Tanzanie, elle s’était mise au swahili. Et elle le maitrisait très bien si je me fie à la façon dont elle conversait avec le personnel de maison.

Après m’avoir parlé de son enfance, de son adolescence, de sa vie dans l’ex-URSS et de son séjour en Turquie, elle a enchainé sur les sujets sensibles de la politique et de la religion. Née dans une famille communiste, nourrie et élevée au biberon du socialisme international, éduquée dans un État athée, son séjour en Turquie lui a fait percevoir la vie sous un angle différent.

Elle avait notamment changé d’avis sur les femmes voilées qu’elle côtoyait et fréquentait à Istamboul, même si elle-même ne se couvrait jamais les cheveux. D’ailleurs sa tenue vestimentaire aurait été très mal perçue à Pemba. Elle s’inquiétait beaucoup de l’islam politique actuel et de la radicalisation croissante d’une partie de la population. Son mari musulman, non-pratiquant à l’exception de la période du jeûne pendant le ramadan, partageait les mêmes inquiétudes. La burqa était absente des rues dans son enfance. Elle était apparue et ne s’était répandue que depuis une quinzaine d’années.

Petit déjeuner chez Baima
Selon Bairma, la situation allait empirer tragiquement avant de s’améliorer. Le gouvernement tanzanien était vigilant et la répression à l’endroit des « islamistes » et des imams et cheiks radicaux était constante. Mais le financement de ces courants était puissant. Ils comptaient investir ici, mais restaient vigilants et songeaient à des scénarios de replis à l’extérieur du pays, peut-être même à un retour en Turquie malgré la situation politique actuelle.

Et Oulan-Oude, lui ai-je demandé ? Hors de question. Elle y était déjà retournée à une ou deux reprises. Ses amis de sa période adolescente troublée étaient devenus les nouveaux apparatchiks de la société russe. Elle craignait d’être rattrapée par son passé, un passé tout aussi angoissant que son futur.

Monday, June 25, 2018

04 - Pemba


La traversée par ferry d’une durée de sept heures depuis Zanzibar fut plus longue que ce que je prévoyais. Ce n’était pas non plus le même ferry express que celui que j’avais pris pour Zanzibar. Certes, il n’était pas à vapeur, mais sa vitesse aurait probablement été la même. Changements de cargaisons également. Exit les touristes et place à un bon millier de locaux et à de la marchandise. J’ai fait le tour des trois ponts. J’étais le seul blanc.

Le contraste entre les deux îles est frappant de tous les points de vue. Plus de calme, plus de verdure, plus de collines et moins de monde. À l’époque des commerçants arabes qui sillonnaient les côtes de l’Afrique de l’Est sur des boutres, cette île était connue sous le nom de Jazirat al Khuthera (l’île verte). C’est ici qu’était cultivé le plus gros de la production agricole de l’archipel ainsi que le clou de girofle (encore aujourd’hui) qui, avec la traite des esclaves sur l’île voisine, assurait la richesse du sultanat.

Pemba est également plus traditionnellement musulmane. Je ne pense pas avoir vu une seule femme vêtue à l’occidentale. J’ai loué un scooter le lendemain de mon arrivée et j’en ai fait le tour pendant les deux journées où j’y suis resté. Les routes praticables sont rares, à l’exception de l’est de l’île grâce à du financement américain. Une moto aurait été de mise pour aller là où je suis allé.

J’avais été accueilli par un couple et je suis resté dans une maison qu’il loue à des étrangers employés par des ONG ou à des touristes indépendants de passage, ce qui arrive rarement. Néanmoins, une bonne partie des revenus de Pemba provient aujourd’hui de l’industrie touristique, concentrée par la présence de trois sites hôteliers haut de gamme construits à l’écart des zones urbaines. Ces hôtels accueillent des groupes fortunés et des personnalités riches et célèbres comme Mick Jager et Bill Gates.

Aisha, est institutrice et Hamid ne travaille pas. Ça lui donne beaucoup de temps libre pour aider les touristes. Nous étions tous les deux le lendemain dans un petit restaurant au centre de Chake Chake et deux Américaines étaient attablées au fond de la salle, également des touristes, les seuls que j’ai vus pendant mon séjour. Jeunes, le début de la trentaine, blondes, chacune portant un T-shirt très coloré, sans manches et légèrement décolleté, leur tenue vestimentaire contrastait fortement avec celle de la population féminine locale.  

C’est Hamid qui m’a fait remarquer qu’elles étaient très jolies. Je lui ai demandé ce que la population pensait de touristes comme elles sans mentionner leur tenue. « It’s a big problem », m’a-t-il répondu. Dans son anglais plus que rudimentaire, il m’a expliqué que la façon dont elles étaient vêtues choquait la population et que ça ne laissait pas les hommes indifférents. Loin de là. Selon lui, elles s’exposaient à de très sérieuses complications. Il a poursuivi en disant que le gouvernement tenait à ce que la population soit tolérante avec les touristes, alors les gens ne se plaignaient pas ouvertement. Je n’ai pas voulu insister.

Il est mieux de laisser de côté les questions politiques et religieuses lorsqu’on voyage. Trois jours plus tard, pendant mon court passage à Tanga, j’aurai une conversation plus longue et plus passionnante avec une femme.

Quoi qu’il en soit, des cas de viols de touristes ont déjà été signalés sur ces îles. Les habitants expliquent qu’ils sont provoqués par le refus des femmes qui en sont les victimes de se couvrir décemment. Ça peut choquer des féministes, mais le fait demeure qu’il est très risqué pour les femmes de ne pas tenir compte des susceptibilités locales en matière de tenue vestimentaire.

Les relations entre la population des îles de l’Archipel de Zanzibar et celle du continent ne sont pas excellentes. D’ailleurs les gens de Pemba et de l’île voisine ne se considèrent pas comme faisant partie de ce qu’ils appellent le Tanganyika, l’ancien nom de la Tanzanie avant qu’elle n’absorbe en 1964 l’ancien sultanat de Zanzibar avec ses deux îles.

Entre temps, une révolution marxiste avait instauré un gouvernement révolutionnaire de Zanzibar, un nom qui apparait toujours sur les documents administratifs des deux îles. Le coût humain de la révolution fut très élevé et toucha par milliers les Arabes et les Indiens. De nombreux survivants de ces deux communautés quittèrent l’ancien sultanat. Ce fut notamment le cas de la famille de Freddy Mercury né à Stone Town qui émigra en Grande-Bretagne.

J’ai fait aussi un peu de tourisme culturel et visité le musée établi dans une ancienne forteresse omanaise elle-même bâtie sur les restes d’un fortin portugais datant du début des grandes explorations européennes. Intéressant, mais très vieillot et très mal mis en valeur. Ça m’a néanmoins permis une entrée en matière et une explication de ma visite de Ras Mkumbuu, les vestiges de ce qui fut la plus vieille ville musulmane connue en Afrique.

J’ai terminé avec d’autres ruines, celles de l’ancien palais ou forteresse du terrible Mohammed bin Abdul Rahman, plus connu des locaux sous le nom de Mkame Ndume, (le trayeur d’hommes), à cause de sa cruauté et des impôts qu’il soutirait à ses sujets.



Friday, June 22, 2018

03 - Zanzibar


J’ai eu une impression mitigée de mon passage à Zanzibar. La première, en débarquant du ferry qui m’amenait de Dar, n’était pas très bonne. Une foule de touristes m’accompagnaient, dont une bonne partie en voyage organisé. Sans jamais être allé à Saint-Tropez, j’ai pensé que ce qui s’offrait à mon regard en était la version tanzanienne.

Le petit tour que j’ai fait sur le port et au-delà après avoir déposé mes bagages a semblé confirmer cette impression. En plus de quelques gros bateaux de croisière et de yachts ancrés au large, des dizaines de petites embarcations mouillaient à quelques dizaines de mètres de la plage bordée d’hôtels luxueux, prêtes à emmener les flots de touristes à l’assaut des petites îles situées aux larges. Plusieurs rabatteurs se sont précipités sur moi pour m’offrir « the best prices ». Inutile de faire tout ce trajet pour me retrouver à Maurice et participer aux mêmes activités.

Même le nom de Zanzibar prête à confusion. L’île que l’on appelle ainsi à tort se nomme en fait Unguja et constitue l’île principale de l’archipel de… Zanzibar qui compte plusieurs îles. Et pour ajouter de l’incompréhension à la confusion, la ville principale de l’île d’Unguja s’appelle également Zanzibar.

À l’exception des plages, ce qui attire les touristes ici en quête de romantisme, d’exotisme et des 3 S (Sun, Sea and Sex), c’est Stone Town (en swahili : Mji Mkongwe), c’est-à-dire la « ville de pierre », ce vieux quartier de la ville inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les trois jours que j’ai passés sur place ont donc consisté à me perdre dans le labyrinthe des ruelles étroites de cette médina.
La richesse de l’ancien sultanat de Zanzibar, exercé depuis Stone Town et qui contrôlait les îles d’Unguja, de Pemba et la côte de Zanguebar plus au nord, s’est réalisée au début de son existence par la culture de clou de girofle et du commerce d’esclaves venus du continent africain. Pendant des siècles, Zanzibar développa
activement ce commerce d’êtres humains pour ravitailler en main d’œuvre ses plantations de girofliers et de cocotiers, mais surtout à exporter les esclaves vers tous les États du golfe Persique… et La Réunion.

Un musée, situé sur l’emplacement de l’ancien marché aux esclaves, offre aux visiteurs une exposition permanente consacrée à cette page tragique d’une histoire encore toute récente. C’est une mine riche d’informations pertinentes qui remet en question bien des idées reçues que beaucoup se font encore sur l’esclavage. La responsabilité n’incombe plus seulement aux Européens et à ce fameux commerce triangulaire entre les trois continents bordant l’atlantique nord. Il implique également le monde arabo-musulman (ou ce sujet demeure tabou) et plusieurs sociétés tribales africaines.

Je parlais d’impression mitigée. Elle fut désagréablement renforcée après avoir fait le tour de la partie périphérique de Stone Town où chaque rez-de-chaussée de maison a été transformé en boutique pour touristes ou en restaurant « traditionnel ». J’ai immédiatement fait la comparaison avec Mutsamudu, la capitale de l’île d’Anjouan où j’ai déjà eu l’occasion de séjourner plusieurs jours. La ressemblance est frappante.

Cependant, contrairement à Stone Town, aseptisé et « modernisé » au gout d’une clientèle mondialisée et exigeante, ce vieux quartier de Mutsamudu très délabré demeure pittoresque et unique. Il est toujours habité par des familles qui se succèdent de génération en génération et abrite de nombreux petits commerces et artisans. Mais ça ne saurait durer. La médina de Mutsamudu a elle aussi demandé à être inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Qu’en penser ? Le mieux est peut-être de répondre comme ce vieux paysan dans cette fameuse parabole chinoise face aux événements heureux et malheureux de sa vie, les uns provoquant les autres et vice-versa : « Bonne chose, mauvaise chose… Qui peut le dire ? » D’un côté, cette inscription aurait bien sûr le mérite de sauvegarder, restaurer et protéger de magnifiques bâtiments qui tombent en ruine avec le risque de les voir disparaitre à jamais. De l’autre, elle conduirait inéluctablement à l’exode des gens les plus pauvres et à l’embourgeoisement d’un vieux quartier populaire.

J’avais beaucoup de plaisir à m’y rendre chaque matin prendre mon petit déjeuner. Assis sur un des trois tabourets que comptait la petite échoppe pas plus grande qu’un placard installé au fond d’une ruelle étroite, j’y retrouvais un vieil architecte à la retraite qui avait dessiné les plans du port de Mutsamudu et des hommes partant au travail et avec qui nous discutions des derniers commérages du quartier et des problèmes de la planète. 

Mais revenons à nos moutons et à Stone Town que j’ai fini par apprécier. Il faut dire aussi qu’entre-temps j’ai momentanément décidé de me mettre au vert afin de prendre un peu de recul avec mon impression première. Je me suis donc rendu dès le lendemain matin dans la forêt de Jozani, une réserve de 50 km2 où peut-être observé un singe très rare, le colobe roux, une espèce endémique qui peuple cette réserve par petits groupes d’une trentaine d’individus, et dont la particularité est de ne pas avoir de main préhensile (comme chez les humains et la majorité des primates).

De retour à Stone Town, ce bol d’air m’a mis dans de meilleures dispositions pour apprécier le quartier différemment. Il faut aussi dire que j’ai cette fois privilégié le centre éloigné que j’ai sillonné en long en large et en travers. La vie y est plus grouillante des activités quotidiennes de la population. Les enfants, presque absents de la périphérie, sont ici bien présents et animent par leurs cris et leurs jeux la vie de la médina. Les femmes, toutes enveloppées dans leurs longues tenues musulmanes, certaines portant un simple voile et d’autres le niqab, parcourent les étroites ruelles, telles des silhouettes fantomatiques échappées de palais des contes des mille et une nuits.

Les hommes ? Et bien les hommes sont eux bien réels, ne font souvent pas grand-chose, se contentant d’être assis et de regarder l’étranger passer en le saluant d’un assalamu alaykoum, « que la paix soit sur vous en arabe ou d’un karibou « bienvenue en swahili », les mêmes formules de politesse que l’on retrouve tout le long de la côte est africaine jusqu’à Mayotte.

Je parlais de mondialisation un peu plus haut, et bien parlons-en encore un peu puisqu’actuellement se déroule l’événement sportif le plus populaire et le plus regardé de la planète, cette incontournable coupe du monde de football qui caractérise si bien cette mondialisation.

J’ai pu assister au centre de la médina, à la retransmission d’un match sur un petit écran de télévision à l’extérieur d’une boutique avec comme assistance une foule enthousiaste entièrement composée d’hommes.

Quelques heures plus tard, j’ai passé ma dernière soirée à Stone Town dans un restaurant qui retransmettait également un match de la “World Cup” en direct. L’assistance, composée d’Occidentaux et d’Africains “branchés”, regroupait cette fois aussi bien des femmes que des hommes vêtus de tenues que l’on retrouve dans les mêmes restaurants de Los Angeles, Tokyo, Nairobi ou Berlin. 

Si ce n’avait été la couleur de la peau et la diversité des langues parlées, rien ne les distinguait. Exit la tenue musulmane pour les femmes. Même le menu était international. L’unification et la standardisation de la planète par le haut. Bonne chose, mauvaise chose… Qui peut le dire ?



Tuesday, June 19, 2018

02 - Dar es-Salaam


Dar es-Salaam (« La Maison de la Paix » en arabe) est plus communément appelée « Dar » par les locaux et les habitués de cette ville. Avec près de cinq millions d’habitants, c’est la plus grande ville de Tanzanie et la capitale économique du pays, mais Dodoma, située au centre, en est la capitale politique. Dar est aussi le plus grand port de la côte de l’Afrique de l’Est et a supplanté Mombassa depuis de nombreuses années.

Je l’oublie souvent, mais la première chose qui frappe en arrivant pendant la saison sèche dans ces villes écrasées par le soleil et qui bordent des déserts ou des savanes, c’est la poussière. Dès la sortie de l’avion, elle vous enveloppe chargée d’odeurs d’épices séchées et de puanteurs d’égouts à ciel ouvert.

Arrivée sur Dar es-Salaam
J’ai obtenu un visa bon pour trois mois à mon arrivée à l’aéroport. C’est juste le temps que devrait durer ce voyage… Inch Allah. Puisqu’il est question d’Allah, Rajabu, le chauffeur de taxi qui m’attendait en tenant une pancarte avec mon nom inscrit dessus, était justement musulman et tout souriant ; pas de me voir, mais plutôt de célébrer la fin du ramadan. Toute la ville, très majoritairement musulmane comme toutes les grandes villes de la côte, était dans le même état festif et le laissait paraître bruyamment.

C’est Elaine, la propriétaire de la maison où je suis descendu pour la durée de mon séjour, qui m’avait envoyé ce taxi. Elaine est Irlandaise et, comme la majorité des Irlandaises, blonde, les yeux bleus et un visage parsemé de quelques taches de rousseur. En plus d’être Irlandaise, elle est mère de deux filles âgées de huit et dix ans et travaille pour une ONG locale. À l’origine, elle était venue pour deux ans. Mais le sort en a décidé autrement. Le sort était Zimbabwéen et beau gosse. Elle l’a épousé. Il lui a fait ces deux magnifiques petites métisses. Et puis il est parti s’établir au Cap. Mais avant de partir, et en plus des deux filles, ils ont construit ensemble cette maison de style zanzibarien. Vieille de dix ans, elle commence sérieusement à se fissurer. Le toit, en feuilles de palme, est percé en plusieurs endroits et laisse apparaître le ciel le jour et les étoiles la nuit. Je ne recommanderais pas l’endroit pendant la saison des pluies. Mais c’est le genre d’endroit où je ne me déplais nullement.

Comme la plupart des employés d’ONG, Elaine vit assez chichement dans cette grande bâtisse au confort plus que modeste, à l’ameublement plus que rudimentaire, à la déco plus qu’inexistante et à un environnement extérieur plus que désertique. Elle arrondit ces fins de mois en louant deux des chambres du bas à des touristes comme moi par l’entremise d’Airbnb. Mais la compétition sur cette plateforme de location devient de plus en plus féroce et les choix très nombreux. Situé au-delà de Kigamboni de l’autre côté du large estuaire du Msimbazi, les visiteurs se font de plus en plus rares et le beurre pour les épinards aussi.

Estuaire du Msimbazi
Elle doit tous les deux ans renouveler son permis de séjour et ne sait jamais si elle l’obtiendra de nouveau. Elle prévoit rester encore deux ans et retourner en Europe pour donner une éducation adéquate à ses filles et leur assurer un avenir plus radieux.

Le lendemain de mon arrivée tombait un dimanche. Et comme tout bon catholique, je suis donc allé à la messe. En fait, ce fut un hasard. Je savais à l’avance que la ville serait déserte, mais c’était justement l’occasion de s’y promener sans être harcelé par des vendeurs d’arnaques.

J’ai pris un mini taxi-brousse pour me rendre jusqu’à l’embarcadère et prendre un ferry pour rejoindre le centre-ville. Le voyage a failli être fortement compromis. Au moment de débarquer, le capitaine aidé par un employé m’a saisi par le bras et entrainé dans le poste de pilotage.

La photo compromettante
« No photo! No photo! » J’avais eu la malencontreuse idée de pendre une photo de la foule débarquant du ferry. J’ai bien tenté d’expliquer que je n’étais pas au courant et qu’aucun signe n’indiquait que c’était interdit, je savais d’avance que c’était inutile et j’attendais la suite. Après avoir discuté longuement en swahili avec son employé, ce dernier, qui parlait un peu anglais, m’a dit que j’allais devoir payer une amende. J’ai dit que si c’était la loi, j’avais bien l’intention de la respecter et de m’acquitter de l’amende.

Nouvelle traduction en sens inverse. Retour en anglais avec le montant du bakchich. J’ai dit que j’acceptais, et qu’il ne nous restait plus qu’à nous rendre au poste de police où je réglerais le montant en échange d’un reçu. Traduction en swahili. Regard goguenard du capitaine dans ma direction qui m’a finalement dit dans un anglais un peu hésitant : « OK ! You can go my friend ». J’avais un nouvel ami.

Quelques minutes plus tard, je suis passé devant la cathédrale Saint-Joseph au moment où la messe commençait et que la pluie se mettait à tomber. L’occasion faisant le larron, je suis donc entré me mettre à l’abri et assister à un office chrétien en terre d’islam. La messe était en anglais, et les nombreux fidèles sur leur trente-et-un. J’ai entraperçu trois ou quatre visages à la peau claire, mais l’assistance était entièrement africaine. C’est toujours très émouvant d’assister à ce genre de célébration dans des pays étrangers. La ferveur religieuse y semble plus intense et les chants plus touchants.

J’ai tellement été séduit par cette messe que j’ai décidé d’y retourner deux jours plus tard juste avant de prendre le ferry pour Zanzibar. J’avais presque deux heures à attendre et l’office, cette fois-ci en swahili, venait de commencer dans cette cathédrale située en face de l’embarcadère.

Centre-ville
La visite de la ville n’est pas particulièrement intéressante. Le modernisme des tours à bureaux côtoie quelques restes de vieilles bâtisses coloniales. Les larges avenues ont été dessinées et construites pendant la période socialiste du pays et ressemble à tout ce qui s’est beaucoup fait à l’époque dans l’hémisphère sud. Très peu de verdure. Un pont moderne, ouvert en 2016 et construit par les Chinois, enjambe l’estuaire au sud du port et permet de dégorger une partie de l’affluence de la traversée par ferry. Ne restaient que les musées pour satisfaire ma curiosité. 

Bâtiment colonial
J’ai choisi le Musée national de Dar es-Salaam malgré les critiques assez négatives dont il est l’objet sur des guides, forums et réseaux sociaux. Je n’ai pas été déçu. Évidemment, comme partout ailleurs, et plus encore dans des pays comme celui-ci, la culture est toujours le parent pauvre des investissements. Les infrastructures y sont inexistantes ou très souvent laissées à l’abandon après avoir été construites par des pays frères ou amis. C’est le cas de ce musée un peu vieillot avec plusieurs salles laissées désertes. Le musée se concentre sur l’histoire de cette partie de l’Afrique avec une section sur l’art rupestre africain que j’ai trouvé très enrichissante et fort bien présentée et dont je n’avais encore jamais vu d’exemples. 

J’allais oublier les plages. La plus proche, et une des plus réputées de Dar et de ses environs, se situe à moins d’un kilomètre de chez Elaine. J’y suis allé la veille de mon départ. Elle s’étale sur des kilomètres. C’est étrange de voir à quel point les plages se ressemblent, avec un petit bémol toutefois pour des destinations comme Maurice où des employés doivent très certainement passer l’aspirateur pendant la nuit. Pas un grand de sable ne dépasse. Ce n’est pas le cas ici. Les égouts s’y déversent et les déchets s’y accumulent.



Friday, June 15, 2018

01 - Vers l'île sœur

Le voyage a officiellement commencé aujourd’hui. Le décollage de Saint-Pierre à 15 h 20 s’est fait sous un superbe soleil d’hiver austral. Moins d’une heure plus tard, l’atterrissage à Maurice s’est effectué avec les mêmes conditions météo.

Arrivée sur Maurice
La chambre d’hôtel ainsi que le dîner et le petit déjeuner sont compris dans le prix du billet d’avion d’Air Mauritius et sans supplément. Je suis donc en transit ici pour une nuit.

La qualité des hôtels mauriciens est assez unique et le professionnalisme et la gentillesse du personnel n’ont quasiment d’égal que ce qu’on peut retrouver au Japon. But Japan remains the best.

Le dîner, un buffet à saveur international et à la clientèle tout aussi diversifiée, était à la hauteur de la qualité de l’hôtel. Tant qu’à commencer un voyage, aussi bien qu’il commence ainsi.

Chambre de l'Holiday Inn
La chambre est équipée d’une télévision. Ce que je n’ai pas chez moi. J’ai zappé à travers quelques chaines. Je ne regrette pas de ne pas avoir de télé. Hier, j’ai lu une nouvelle dans un journal québécois à propos d’une recherche effectuée en Norvège. Il paraîtrait que depuis le milieu des années soixante-dix, le QI est en baisse constante en Occident. Pas vraiment de causes explicatives d’après les chercheurs. J’ai la mienne.