Saturday, August 11, 2018

19 - Kibuye


Différents lieux d’un même pays. Même réalité tragique du passé. Pendant les 100 jours de la folie meurtrière qui s’empara du pays en 1994, Kibuye fut témoin d’un de ses plus importants massacres. Avant le déclenchement du génocide, 20 % de la population locale était tutsi. Les génocidaires en massacrèrent 90 %. Les cicatrices sont toujours visibles, avec notamment une église qui surplombe la ville et qui a été transformée en mémorial. Dans cette église, les 4 000 Tutsis qui s’y étaient retranchés ont été anéantis à coup de grenades et de machettes.

Pour arriver jusqu’ici depuis l’étape précédente de Gisenyi, j’ai loué une pirogue à moteur avec deux capitaines pour un seul passager. Le vent s’est levé peu après notre départ et les vagues se sont faites plus menaçantes. J’ai demandé à faire une pose à la moitié du trajet en attendant que les conditions soient plus calmes. Nous sommes repartis en début d’après-midi.

Je comptais prendre un ferry, mais il est tombé en panne le mois dernier et la réparation prendra quelques semaines… ou quelques années. J’aurais pu passer par le Congo voisin et prendre un des nombreux bateaux qui parcourent le lac Kivu entre Goma et Bukavu, mais le visa pour ce pays est très difficile à obtenir et la situation de l’autre côté de la frontière est trop instable pour y prendre des risques inutiles. De plus, les foyers d’infection de la fièvre Ebola qui sévissent depuis déjà plusieurs semaines au Congo ne sont qu’à une dizaine de kilomètres de tous les endroits où j’ai résidé depuis mon arrivée dans l’ouest de l’Ouganda. Il était donc inutile que j’ajoute un danger supplémentaire à ce voyage.

J’ai passé ma première nuit à côté de cette église commémorative du génocide dans un hôtel géré par le diocèse catholique. L’hôtel était complet pour plusieurs jours et j’ai dû me contenter d’un lit dans un dortoir. Comme c’est souvent le cas, mon voisin immédiat s’est transformé pendant la nuit en locomotive à vapeur et le grondement de la machine m’a empêché de fermer l’œil de la nuit. J’ai déménagé le lendemain dans un petit hôtel tenu par un prêtre congolais.

Le père Vedaste a effectué ses études au grand séminaire de Bukavu, la ville congolaise au sud du lac Kivu. Après avoir été ordonné prêtre, il a poursuivi des études en sciences humaines et sociales au Kenya avant de revenir de ce côté-ci de la frontière pour exercer son ministère et s’occuper des réfugiés congolais. Ils sont plusieurs dizaines de milliers de Congolais à s’être enfuis des zones de conflits du nord et du sud Kivu depuis des décennies pour trouver refuge au Rwanda.

Les ONG sont nombreuses par ici et l’on croise régulièrement les 4x4 du UNHCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) et de Médecins Sans Frontières.

Le père Vedaste s’est occupé de l’alphabétisation et de l’éducation de la population majoritairement pauvre et analphabète de ces camps. Le prêtre n’est pas peu fier de citer quelques-uns de ces anciens élèves qui ont bénéficié de ses projets et qui exercent aujourd’hui des activités professionnelles en Afrique, en Amérique du Nord ou en Europe.

Nous avons passé plusieurs heures pendant mon séjour à discuter de nombreux sujets et notamment de la situation sociale et politique de cette région. Il est une mine inépuisable d’informations (comme de nombreux religieux) et il m’a permis de mieux comprendre la réalité très complexe de cette région.

Une de mes questions était d’avoir une explication pertinente sur le génocide. Il m’a évidemment raconté une des causes souvent citées par les experts, à savoir cette division ethnique mise en place par l’administration et le clergé catholique belge pour mieux contrôler le pays. Mais il m’a surtout recommandé de lire un livre, L’homme de fer, qu’il m’a prêté et qui regroupe une série d’entretiens réalisés entre François Soudan, un journaliste du magazine Jeune Afrique, et Paul Kagamé, le président du Rwanda. Pressé par le journaliste par la même question, ce dernier lui a répondu ceci :

C’est une affaire de politique. Une fois de plus, si l’on se penche sur l’histoire, quand on a une idéologie appelée « le Pouvoir hutu » et que l’on a un historique d’identification des gens selon leurs caractéristiques physiques, puis que l’on base son idéologie politique sur l’ethnicité, on sème ce qui permettra plus tard de récolter des opinions au service d’un objectif politique : la politique de la haine.

Il explique ensuite la propagande idéologique mise en place par le pouvoir hutu à destination d’une population pauvre et facilement manipulable. Et de conclure :

Le fait est que ces personnes ne possédaient rien qu’on puisse leur prendre, mais elles étaient mues par l’ignorance. Les pouvoirs se jouaient de cette ignorance et manipulaient cette naïveté. Ils ont persuadé les gens de cette population qu’ils étaient différents, ils étaient Hutus, la majorité, et avaient droit, de par leur naissance, à tout et devraient donc s’insurger contre ceux qui venaient de l’extérieur pour les déposséder de leurs droits. Nous parlons ici de personnes pauvres et illettrées, que l’on a bercées dans ce dogme et qui ont ainsi été conditionnées à croire toute propagande qui leur est ensuite destinée.

Sur une note plus joyeuse, j’ai été le témoin de l’arrivée de la quatrième étape du Tour du Rwanda, précédée par une caravane publicitaire très bruyante et remportée par un Américain très discret.

Ici aussi, j’ai pu faire une rando d’une quinzaine de kilomètres entre les collines et les lagons de la péninsule où les enfants que l’on croise rappellent avec leurs rires que la vie reprend toujours le dessus. De nouvelles constructions d’hôtels et de résidences de luxe laissent d’ailleurs présager que cet endroit deviendra prochainement un des lieux prisés de touristes en quête de destinations nouvelles et de lieux qui demeurent encore peu fréquentées.

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