Différents lieux d’un même pays. Même réalité tragique du passé. Pendant
les 100 jours de la folie meurtrière qui s’empara du pays en 1994, Kibuye fut
témoin d’un de ses plus importants massacres. Avant le déclenchement du
génocide, 20 % de la population locale était tutsi. Les génocidaires en
massacrèrent 90 %. Les cicatrices sont toujours visibles, avec notamment une
église qui surplombe la ville et qui a été transformée en mémorial. Dans cette église, les
4 000 Tutsis qui s’y étaient retranchés ont été anéantis à coup de grenades et
de machettes.
Pour arriver jusqu’ici depuis l’étape précédente
de Gisenyi, j’ai loué une pirogue à moteur avec deux capitaines pour un seul passager. Le vent s’est levé peu après notre
départ et les vagues se sont faites plus menaçantes. J’ai demandé à faire une
pose à la moitié du trajet en attendant que les conditions soient plus calmes.
Nous sommes repartis en début d’après-midi.
Je comptais prendre un ferry, mais il est
tombé en panne le mois dernier et la réparation prendra quelques semaines… ou
quelques années. J’aurais pu passer par le Congo voisin et prendre un des
nombreux bateaux qui parcourent le lac Kivu entre Goma et Bukavu, mais le visa
pour ce pays est très difficile à obtenir et la situation de l’autre côté de la
frontière est trop instable pour y prendre des risques inutiles. De plus, les
foyers d’infection de la fièvre Ebola qui sévissent depuis déjà plusieurs
semaines au Congo ne sont qu’à une dizaine de kilomètres de tous les endroits
où j’ai résidé depuis mon arrivée dans l’ouest de l’Ouganda. Il était donc
inutile que j’ajoute un danger supplémentaire à ce voyage.
J’ai passé ma première nuit à côté de cette
église commémorative du génocide dans un hôtel géré par le diocèse catholique.
L’hôtel était complet pour plusieurs jours et j’ai dû me contenter d’un lit
dans un dortoir. Comme c’est souvent le cas, mon voisin immédiat s’est
transformé pendant la nuit en locomotive à vapeur et le grondement de la
machine m’a empêché de fermer l’œil de la nuit. J’ai déménagé le lendemain dans
un petit hôtel tenu par un prêtre congolais.
Le père Vedaste a effectué ses études au
grand séminaire de Bukavu, la ville congolaise au sud du lac Kivu. Après avoir
été ordonné prêtre, il a poursuivi des études en sciences humaines et sociales
au Kenya avant de revenir de ce côté-ci de la frontière pour exercer son
ministère et s’occuper des réfugiés congolais. Ils sont plusieurs dizaines de
milliers de Congolais à s’être enfuis des zones de conflits du nord et du sud
Kivu depuis des décennies pour trouver refuge au Rwanda.
Les ONG sont nombreuses par ici et l’on
croise régulièrement les 4x4 du UNHCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour
les réfugiés) et de Médecins Sans Frontières.
Le père Vedaste s’est occupé de
l’alphabétisation et de l’éducation de la population majoritairement pauvre et
analphabète de ces camps. Le prêtre n’est pas peu fier de citer quelques-uns de
ces anciens élèves qui ont bénéficié de ses projets et qui exercent aujourd’hui
des activités professionnelles en Afrique, en Amérique du Nord ou en Europe.
Nous avons passé plusieurs heures pendant mon
séjour à discuter de nombreux sujets et notamment de la situation sociale et
politique de cette région. Il est une mine inépuisable d’informations (comme de
nombreux religieux) et il m’a permis de mieux comprendre la réalité très
complexe de cette région.
Une de mes questions était d’avoir une
explication pertinente sur le génocide. Il m’a évidemment raconté une des causes
souvent citées par les experts, à savoir cette division ethnique mise en place
par l’administration et le clergé catholique belge pour mieux contrôler le
pays. Mais il m’a surtout recommandé de lire un livre, L’homme de fer, qu’il m’a prêté et qui regroupe une série
d’entretiens réalisés entre François Soudan, un journaliste du magazine Jeune Afrique, et Paul Kagamé, le
président du Rwanda. Pressé par le journaliste par la même question, ce dernier
lui a répondu ceci :
C’est une affaire de politique. Une fois de
plus, si l’on se penche sur l’histoire, quand on a une idéologie appelée « le
Pouvoir hutu » et que l’on a un historique d’identification des gens selon
leurs caractéristiques physiques, puis que l’on base son idéologie politique
sur l’ethnicité, on sème ce qui permettra plus tard de récolter des opinions au
service d’un objectif politique : la politique de la haine.
Il explique ensuite la propagande idéologique
mise en place par le pouvoir hutu à destination d’une population pauvre et
facilement manipulable. Et de conclure :
Le fait est que ces personnes ne possédaient
rien qu’on puisse leur prendre, mais elles étaient mues par l’ignorance. Les
pouvoirs se jouaient de cette ignorance et manipulaient cette naïveté. Ils ont
persuadé les gens de cette population qu’ils étaient différents, ils étaient
Hutus, la majorité, et avaient droit, de par leur naissance, à tout et devraient
donc s’insurger contre ceux qui venaient de l’extérieur pour les déposséder de
leurs droits. Nous parlons ici de personnes pauvres et illettrées, que l’on a
bercées dans ce dogme et qui ont ainsi été conditionnées à croire toute
propagande qui leur est ensuite destinée.
Sur une note plus joyeuse, j’ai été le témoin
de l’arrivée de la quatrième étape du Tour du Rwanda, précédée par une caravane
publicitaire très bruyante et remportée par un Américain très discret.
Ici aussi, j’ai pu faire une rando d’une
quinzaine de kilomètres entre les collines et les lagons de la péninsule où les
enfants que l’on croise rappellent avec leurs rires que la vie reprend toujours
le dessus. De nouvelles constructions d’hôtels et de résidences de luxe
laissent d’ailleurs présager que cet endroit deviendra prochainement un des
lieux prisés de touristes en quête de destinations nouvelles et de lieux qui
demeurent encore peu fréquentées.









No comments:
Post a Comment