Thursday, August 2, 2018

17 - Kigali


La première chose qui surprend en arrivant au Rwanda, c’est la propreté du pays. Quel contraste avec les pays environnants. Si ce n’était la couleur des gens et la pauvreté relative des villes et villages traversés, on pourrait se croire au Japon. La raison ? Chaque dernier samedi du mois, la population est réquisitionnée (comme régulièrement au Japon) pour procéder à un grand nettoyage de l’espace public. Tout est fermé : commerces, administrations, écoles. Même le président participe à cette corvée collective, sauf quand il voyage à l’extérieur du pays. Inutile de dire que les sacs en plastique sont proscrits. Et il arrive que des douaniers zélés fouillent les bagages des touristes pour vérifier qu’aucun ne soit importé.
Kigali

La propreté du pays n’empêche pas d’avoir à l’esprit la souillure des événements tragiques qui s’y sont déroulés en 1994 avec le génocide des Tutsis ni des conflits ethniques et régionaux antérieurs ou ultérieurs qui ont mis ce pays à feu et à sang pendant des années. Comment traverser un tel pays sans garder tous ces événements présents à l’esprit ? Comment ignorer les cicatrices profondes qu’ils ont pu laisser ? Comment se concentrer sur la beauté des paysages et la bonté des gens et faire fi de l’horreur passée ?

L’Hôtel des Milles Collines, certainement l’hôtel le plus célèbre du Rwanda, est un bon exemple de ce questionnement. J’étais sur une mototaxi qui m’emmenait au centre-ville, et il est apparu au détour d’un virage. C’était le lendemain matin de mon arrivée à Kigali où j’étais arrivé très tard la veille au soir après avoir passé douze heures dans des bus bondés roulant au ralenti sur des routes poussiéreuses en rénovations. L’attente à la frontière entre l’Ouganda et le Rwanda avait été interminable.

Je connaissais l’histoire tragique entourant l’hôtel, un événement parmi tant d’autres dans cette année maudite de 1994. J’avais vu le film. J’étais également au courant de la polémique entourant le directeur de l’hôtel, personnage central de cette histoire. Héros pour ces admirateurs, opportuniste pour ces détracteurs, la vérité, comme toujours, se situait probablement entre les deux. J’y suis entré pour prendre un café. Et j’y suis retourné la veille de mon départ pour prendre une bière. Pour un touriste pas très au fait de l’histoire, rien ne pouvait laisser deviner ce qui avait pu se passer ici face à la beauté et à la quiétude du lieu.

Comment traverser ce pays sans être constamment rattrapé par ce passé ? L’endroit le plus visité de la capitale est le Mémorial du Génocide où les restes de plus de 250 000 victimes y sont enterrés. J’y suis allé. Au-dessus de l’entrée est inscrit en anglais : « Remembering—Learning » (Se souvenir – Apprendre). Pas sûr que les mots servent à prévenir la répétition de l’histoire. Je n’ai pas franchi la porte d’entrée et me suis contenté d’admirer le paysage alentour.

Je me souvenais de de cette inscription en russe et en anglais que j’avais vue sur une petite stèle au sommet d’une colline qui surplombe la baie de Vladivostok, une phrase de Dostoïevski : « Beauty will save the world » (La beauté sauvera le monde).

Mémorial du génocide
Paul Kégamé, le président du pays a lui aussi décidé de ne plus visiter les sites des massacres de 1994 afin d’éviter que son jugement et ses actes ne soient influencés par la moindre émotion. Président faisant l’objet de nombreuses polémiques en Occident, et plus particulièrement dans la presse française, il est quand même à la tête d’un pays dont les chiffres sont impressionnants. Depuis son arrivée au pouvoir, l’espérance de vie est passée de 45 à 65 ans, le taux de mortalité infantile a chuté de 70 %, le revenu par tête a augmenté de 60 %, plus d’un million de Rwandais sont sortis de la grande pauvreté, plus de 90 % des enfants de moins de 12 ans sont scolarisés, et la croissance annuelle de l’économie flirte avec les 7 %. Plus étonnant encore : le Rwanda est devenu le premier pays au monde en ce qui concerne la représentativité des femmes au Parlement : 64 % des élus sont des élues, tout comme la moitié des juges de la Cour suprême.

Une extraordinaire performance (au sortir d’un génocide qui extermina un dixième de la population - près d’un million en trois mois) imposée par la volonté politique de Paul Kagamé, mais aussi, de plus en plus, d’un véritable basculement culturel de l’ensemble des habitants du pays des mille collines.

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