Wednesday, June 27, 2018

05 - Tenga


« Je suis Bouriate ». C’est la première chose que Bairma m’a dite après les salutations d’usage et au moment de me conduire à ma chambre. Début de la quarantaine, très enveloppée, un visage grassouillet avec le nez écrasé, les pommettes saillantes et un sourire plus qu’accueillant. J’avais hésité sur l’origine entre la Corée et la Mongolie.

Bouriate ! Je n’étais pas tombé loin. Je lui ai demandé si par hasard elle ne serait pas de Oulan-Oude. Son sourire s’est figé. Elle a semblé complètement décontenancée.

– Je suis effectivement de Oulan-Oude, m’a-t-elle confirmé. Vous connaissez Oulan-Oude ? Personne ne connait la Bouriatie et encore moins Oulan-Oude.

– J’ai traversé la Bouriatie, lui ai-je répondu, et j’ai séjourné quelques jours à Oulan-Oude au milieu des années deux mille, mais pas assez longtemps pour bien connaître la ville. Par contre, je me souviens très bien de la cathédrale orthodoxe délabrée et de l’énorme tête de Lénine qui trônait au milieu de la place principale.

Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Son mari tanzanien nous a rejoints et nous sommes partis ensemble visiter le centre-ville en voiture. Je leur ai demandé de me laisser près du port et après avoir fait un petit tour de l’ancien quartier colonial je suis rentré retrouver la famille Mkanga et la très jolie maison qu’ils occupent depuis qu’ils sont arrivés de Turquie. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, mariés et où leur fils était né.

Omelette, frites et brochettes : 1.50 €
Son mari étant retourné en ville, Bairma m’a raconté une partie de sa vie. Fille d’un officier très haut gradé de l’armée soviétique, elle et sa mère ont suivi ce militaire de carrière tour à tour stationné dans l’ex RDA et en Pologne. Après l’effondrement de l’URSS, son père a très mal supporté les bouleversements survenus au sein de la société russe. Des tensions sont apparues au sein du couple et Bairma s’est éloignée de ses parents pour devenir une délinquante très redoutée au début de son adolescence.

Heureusement, les problèmes familiaux ont fini par rentrer dans l’ordre et Bairma dans le droit chemin. Mais elle ne voyait aucun débouché possible dans cette société russe en pleine transformation. Elle a donc décidé de partir à Istamboul poursuivre ses études et effectuer un doctorat en sciences sociales. Elle parlait le bouriate à la maison, le russe à l’école et avec ses camarades. Elle a appris le turc en arrivant à Istamboul, et par la suite l’allemand et l’anglais pour poursuivre ses études de doctorat. De plus, depuis son arrivée en Tanzanie, elle s’était mise au swahili. Et elle le maitrisait très bien si je me fie à la façon dont elle conversait avec le personnel de maison.

Après m’avoir parlé de son enfance, de son adolescence, de sa vie dans l’ex-URSS et de son séjour en Turquie, elle a enchainé sur les sujets sensibles de la politique et de la religion. Née dans une famille communiste, nourrie et élevée au biberon du socialisme international, éduquée dans un État athée, son séjour en Turquie lui a fait percevoir la vie sous un angle différent.

Elle avait notamment changé d’avis sur les femmes voilées qu’elle côtoyait et fréquentait à Istamboul, même si elle-même ne se couvrait jamais les cheveux. D’ailleurs sa tenue vestimentaire aurait été très mal perçue à Pemba. Elle s’inquiétait beaucoup de l’islam politique actuel et de la radicalisation croissante d’une partie de la population. Son mari musulman, non-pratiquant à l’exception de la période du jeûne pendant le ramadan, partageait les mêmes inquiétudes. La burqa était absente des rues dans son enfance. Elle était apparue et ne s’était répandue que depuis une quinzaine d’années.

Petit déjeuner chez Baima
Selon Bairma, la situation allait empirer tragiquement avant de s’améliorer. Le gouvernement tanzanien était vigilant et la répression à l’endroit des « islamistes » et des imams et cheiks radicaux était constante. Mais le financement de ces courants était puissant. Ils comptaient investir ici, mais restaient vigilants et songeaient à des scénarios de replis à l’extérieur du pays, peut-être même à un retour en Turquie malgré la situation politique actuelle.

Et Oulan-Oude, lui ai-je demandé ? Hors de question. Elle y était déjà retournée à une ou deux reprises. Ses amis de sa période adolescente troublée étaient devenus les nouveaux apparatchiks de la société russe. Elle craignait d’être rattrapée par son passé, un passé tout aussi angoissant que son futur.

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