« Je suis Bouriate ». C’est la première
chose que Bairma m’a dite après les salutations d’usage et au moment de me
conduire à ma chambre. Début de la quarantaine, très enveloppée, un visage
grassouillet avec le nez écrasé, les pommettes saillantes et un sourire plus
qu’accueillant. J’avais hésité sur l’origine entre la Corée et la Mongolie.
Bouriate ! Je n’étais pas tombé loin. Je
lui ai demandé si par hasard elle ne serait pas de Oulan-Oude.
Son sourire s’est figé. Elle a semblé complètement décontenancée.
– Je suis effectivement de Oulan-Oude,
m’a-t-elle confirmé. Vous connaissez Oulan-Oude ? Personne ne connait la
Bouriatie et encore moins Oulan-Oude.
– J’ai traversé la Bouriatie, lui
ai-je répondu, et j’ai séjourné quelques jours à Oulan-Oude au milieu des
années deux mille, mais pas assez longtemps pour bien connaître la ville. Par
contre, je me souviens très bien de la cathédrale orthodoxe délabrée et de l’énorme
tête de Lénine qui trônait au milieu de la place principale.
Nous sommes devenus les meilleurs amis du
monde. Son mari tanzanien nous a rejoints et nous sommes partis ensemble
visiter le centre-ville en voiture. Je leur ai demandé de me laisser près du
port et après avoir fait un petit tour de l’ancien quartier colonial je suis rentré
retrouver la famille Mkanga et la très jolie maison qu’ils occupent depuis
qu’ils sont arrivés de Turquie. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, mariés et
où leur fils était né.
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Son mari étant retourné en ville, Bairma
m’a raconté une partie de sa vie. Fille d’un officier très haut gradé de
l’armée soviétique, elle et sa mère ont suivi ce militaire de carrière tour à
tour stationné dans l’ex RDA et en Pologne. Après l’effondrement de l’URSS, son
père a très mal supporté les bouleversements survenus au sein de la société
russe. Des tensions sont apparues au sein du couple et Bairma s’est éloignée de
ses parents pour devenir une délinquante très redoutée au début de son
adolescence.
Heureusement, les problèmes familiaux ont
fini par rentrer dans l’ordre et Bairma dans le droit chemin. Mais elle ne
voyait aucun débouché possible dans cette société russe en pleine
transformation. Elle a donc décidé de partir à Istamboul poursuivre ses études
et effectuer un doctorat en sciences sociales. Elle parlait le bouriate à la
maison, le russe à l’école et avec ses camarades. Elle a appris le turc en
arrivant à Istamboul, et par la suite l’allemand et l’anglais pour poursuivre ses
études de doctorat. De plus, depuis son arrivée en Tanzanie, elle s’était mise
au swahili. Et elle le maitrisait très bien si je me fie à la façon dont elle
conversait avec le personnel de maison.
Après m’avoir parlé de
son enfance, de son adolescence, de sa vie dans l’ex-URSS et de son séjour en
Turquie, elle a enchainé sur les sujets sensibles de la politique et de la
religion. Née dans une famille communiste, nourrie et élevée au biberon du
socialisme international, éduquée dans un État athée, son séjour en Turquie lui
a fait percevoir la vie sous un angle différent.
Elle avait notamment
changé d’avis sur les femmes voilées qu’elle côtoyait et fréquentait à
Istamboul, même si elle-même ne se couvrait jamais les cheveux. D’ailleurs sa
tenue vestimentaire aurait été très mal perçue à Pemba. Elle s’inquiétait
beaucoup de l’islam politique actuel et de la radicalisation croissante d’une
partie de la population. Son mari musulman, non-pratiquant à l’exception de la
période du jeûne pendant le ramadan, partageait les mêmes inquiétudes. La burqa
était absente des rues dans son enfance. Elle était apparue et ne s’était répandue
que depuis une quinzaine d’années.
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| Petit déjeuner chez Baima |
Selon Bairma, la
situation allait empirer tragiquement avant de s’améliorer. Le gouvernement
tanzanien était vigilant et la répression à l’endroit des « islamistes » et des
imams et cheiks radicaux était constante. Mais le financement de ces courants
était puissant. Ils comptaient investir ici, mais restaient vigilants et
songeaient à des scénarios de replis à l’extérieur du pays, peut-être même à un
retour en Turquie malgré la situation politique actuelle.
Et Oulan-Oude, lui
ai-je demandé ? Hors de question. Elle y était déjà retournée à une ou deux
reprises. Ses amis de sa période adolescente troublée étaient devenus les
nouveaux apparatchiks de la société russe. Elle craignait d’être rattrapée par son
passé, un passé tout aussi angoissant que son futur.



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