J’ai eu une impression mitigée de mon
passage à Zanzibar. La première, en débarquant du ferry qui m’amenait de Dar,
n’était pas très bonne. Une foule de touristes m’accompagnaient, dont une bonne
partie en voyage organisé. Sans jamais être allé à Saint-Tropez, j’ai pensé que
ce qui s’offrait à mon regard en était la version tanzanienne.
Le petit tour que j’ai fait sur le port et
au-delà après avoir déposé mes bagages a semblé confirmer cette impression. En
plus de quelques gros bateaux de croisière et de yachts ancrés au large, des
dizaines de petites embarcations mouillaient à quelques dizaines de mètres de la
plage bordée d’hôtels luxueux, prêtes à emmener les flots de touristes à
l’assaut des petites îles situées aux larges. Plusieurs rabatteurs se sont
précipités sur moi pour m’offrir « the
best prices ». Inutile de faire tout ce trajet pour me retrouver à Maurice
et participer aux mêmes activités.
Même le nom de Zanzibar prête à confusion.
L’île que l’on appelle ainsi à tort se nomme en fait Unguja et constitue
l’île principale de l’archipel de… Zanzibar qui compte plusieurs îles. Et pour
ajouter de l’incompréhension à la confusion, la ville principale de l’île d’Unguja
s’appelle également Zanzibar.
À l’exception des plages, ce qui attire
les touristes ici en quête de romantisme, d’exotisme et des 3 S (Sun, Sea and Sex), c’est Stone Town (en swahili : Mji
Mkongwe), c’est-à-dire la « ville de pierre », ce vieux quartier de la ville
inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les trois jours que j’ai passés sur
place ont donc consisté à me perdre dans le labyrinthe des ruelles étroites de cette
médina.
La richesse de l’ancien sultanat de
Zanzibar, exercé depuis Stone Town et
qui contrôlait les îles d’Unguja, de Pemba et la côte de Zanguebar plus au
nord, s’est réalisée au début de son existence par la culture de clou de
girofle et du commerce d’esclaves venus du continent africain. Pendant des
siècles, Zanzibar développa
activement ce commerce d’êtres humains pour ravitailler en main d’œuvre ses plantations de girofliers et de cocotiers, mais surtout à exporter les esclaves vers tous les États du golfe Persique… et La Réunion.
activement ce commerce d’êtres humains pour ravitailler en main d’œuvre ses plantations de girofliers et de cocotiers, mais surtout à exporter les esclaves vers tous les États du golfe Persique… et La Réunion.
Un musée, situé sur l’emplacement de
l’ancien marché aux esclaves, offre aux visiteurs une exposition permanente consacrée
à cette page tragique d’une histoire encore toute récente. C’est une mine riche
d’informations pertinentes qui remet en question bien des idées reçues que
beaucoup se font encore sur l’esclavage. La responsabilité n’incombe plus
seulement aux Européens et à ce fameux commerce triangulaire entre les trois
continents bordant l’atlantique nord. Il implique également le monde arabo-musulman
(ou ce sujet demeure tabou) et plusieurs sociétés tribales africaines.
Je parlais d’impression mitigée. Elle fut
désagréablement renforcée après avoir fait le tour de la partie périphérique de
Stone Town où chaque rez-de-chaussée
de maison a été transformé en boutique pour touristes ou en restaurant « traditionnel ».
J’ai immédiatement fait la comparaison avec Mutsamudu, la capitale de l’île
d’Anjouan où j’ai déjà eu l’occasion de séjourner plusieurs jours. La
ressemblance est frappante.
Cependant, contrairement à Stone Town, aseptisé et « modernisé » au
gout d’une clientèle mondialisée et exigeante, ce vieux quartier de Mutsamudu très
délabré demeure pittoresque et unique. Il est toujours habité par des familles
qui se succèdent de génération en génération et abrite de nombreux petits
commerces et artisans. Mais ça ne saurait durer. La médina de Mutsamudu a elle
aussi demandé à être inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Qu’en penser ? Le mieux est peut-être de
répondre comme ce vieux paysan dans cette fameuse parabole chinoise face
aux événements heureux et malheureux de sa vie, les uns provoquant les autres
et vice-versa : « Bonne chose, mauvaise chose… Qui peut le dire ? » D’un
côté, cette inscription aurait bien sûr le mérite de sauvegarder, restaurer et
protéger de magnifiques bâtiments qui tombent en ruine avec le risque de les
voir disparaitre à jamais. De l’autre, elle conduirait inéluctablement à l’exode
des gens les plus pauvres et à l’embourgeoisement d’un vieux quartier populaire.
J’avais beaucoup de plaisir à m’y rendre
chaque matin prendre mon petit déjeuner. Assis sur un des trois tabourets que
comptait la petite échoppe pas plus grande qu’un placard installé au fond d’une
ruelle étroite, j’y retrouvais un vieil architecte à la retraite qui avait
dessiné les plans du port de Mutsamudu et des hommes partant au travail et avec
qui nous discutions des derniers commérages du quartier et des problèmes de la
planète.
Mais revenons à nos moutons et à Stone Town que j’ai fini par apprécier. Il
faut dire aussi qu’entre-temps j’ai momentanément décidé de me mettre au vert
afin de prendre un peu de recul avec mon impression première. Je me suis donc
rendu dès le lendemain matin dans la forêt de Jozani, une réserve de 50 km2
où peut-être observé un singe très rare, le colobe roux, une espèce endémique qui
peuple cette réserve par petits groupes d’une trentaine d’individus, et dont la
particularité est de ne pas avoir de main préhensile (comme chez les humains et
la majorité des primates).
De retour à Stone Town, ce bol d’air m’a mis dans de meilleures dispositions
pour apprécier le quartier différemment. Il faut aussi dire que j’ai cette fois
privilégié le centre éloigné que j’ai sillonné en long en large et en travers.
La vie y est plus grouillante des activités quotidiennes de la population. Les
enfants, presque absents de la périphérie, sont ici bien présents et animent
par leurs cris et leurs jeux la vie de la médina. Les femmes, toutes
enveloppées dans leurs longues tenues musulmanes, certaines portant un simple
voile et d’autres le niqab, parcourent les étroites ruelles, telles des
silhouettes fantomatiques échappées de palais des contes des mille et une nuits.
Les hommes ? Et bien les hommes sont eux
bien réels, ne font souvent pas grand-chose, se contentant d’être assis et de
regarder l’étranger passer en le saluant d’un assalamu alaykoum, « que la paix soit
sur vous en arabe ou d’un karibou « bienvenue
en swahili », les mêmes formules de politesse que l’on retrouve tout le
long de la côte est africaine jusqu’à Mayotte.
Je parlais de mondialisation un peu plus
haut, et bien parlons-en encore un peu puisqu’actuellement se déroule
l’événement sportif le plus populaire et le plus regardé de la planète, cette
incontournable coupe du monde de football qui caractérise si bien cette
mondialisation.
J’ai pu assister au centre de la médina, à
la retransmission d’un match sur un petit écran de télévision à l’extérieur
d’une boutique avec comme assistance une foule enthousiaste entièrement
composée d’hommes.
Quelques heures plus tard, j’ai passé ma
dernière soirée à Stone Town dans un
restaurant qui retransmettait également un match de la “World Cup” en direct.
L’assistance, composée d’Occidentaux et d’Africains “branchés”, regroupait cette
fois aussi bien des femmes que des hommes vêtus de tenues que l’on retrouve dans
les mêmes restaurants de Los Angeles, Tokyo, Nairobi ou Berlin.
Si ce n’avait
été la couleur de la peau et la diversité des langues parlées, rien ne les
distinguait. Exit la tenue musulmane pour les femmes. Même le menu était
international. L’unification et la standardisation de la planète par le haut.
Bonne chose, mauvaise chose… Qui peut le dire ?







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